Mon propos est partial, il est délibérément orienté du point de vue enseignant. Il ne s’agit pas ici de faire un compte rendu exhaustif de l’usage des tice à l’école mais bien de donner un point de vue qui n’engage que son auteur. Point de vue sur les évolutions qui vont être capitales pour les dix prochaines années avec la nécessité de faire entrer nos enfants (et leurs enseignants) dans l’ère des nouvelles technologies par un usage raisonné plutôt que par la contrainte.
Diagnostic
Analyse de besoins ?
J’ai lu avec attention le dernier document de la cellule d’animation nationale sur les ENT sur le mode d’emploi ENT en collège et au Lycée. Je souscris à l’analyse et à la démarche… pour le collège et le lycée. Les nombreuses fonctionnalités plutôt administratives et assez peu pédagogiques sont peut-être suffisantes dans le secondaire pour amener les enseignants à utiliser les Tic en classe même si les premiers résultats d’enquêtes sur leur utilisation incitent à la prudence. Il va en être tout autrement dans le primaire ou seuls les directeurs peuvent trouver un intérêt (administratif) immédiat à ce genre d’outil. Pour la majorité des enseignants, l’utilisation d’un ENT rajoutera « encore » une surcouche de travail à leur quotidien.
L’arbre qui cache la forêt
Il n’est pas question de rejeter en masse toute initiative ou service ou innovation à destination des enseignants mais bien de se poser la question de leur pertinence, de leur généralisation au delà de ces 10 ou 15% d’enseignants « enthousiastes ».
En effet, choisissez un titulaire remplaçant brigade dans n’importe quel département, posez lui la question de ce qu’il a vu dans les 20 dernières écoles où il est intervenu. Ses réponses vous éclaireront sur le degré de pénétration de l’usage des TICE dans les écoles.
« Faire des TICE » est une expression qui est souvent entendue dans les cours d’école… Elle donne la mesure de leur degré d’intégration et des usages qui en découlent.
Il est bon de communiquer sur les initiatives cohérentes en matière d’usage réel des TICE en classe. Il serait dangereux d’imaginer que c’est une généralité et de s’en contenter.
Le quotidien d’un enseignant
J’ai plus ou moins 160 jours de classe à animer avec 6 heures par jour, soit 960 heures pendant lesquelles je vais proposer des documents, des exercices, faire des évaluations, des remédiations, etc. Il est bien évident que je ne « prépare » pas d’une façon complète toutes mes interventions mais sur plusieurs années, quand je n’ai pas perdu mes fiches sous mon bureau ou dans mon ordinateur, je dispose d’une base de travail qui me permet de passer entre 2 et 4 heures par jour à la préparation de mes séances pédagogiques (500 heures).
On peut noter que dans les ENT qu’il m’a été possible de consulter, je n’ai vu que quelques fonctions (cahier de texte par exemple) qui vont me permettre de « communiquer » sur mon travail. J’ai vu aussi des espaces collaboratifs où je vais pourvoir échanger des documents et des pratiques.
J’ai utilisé l’ENT pour cette rentrée (classes, cantine, et relations « administratives ») mais vais-je avoir le temps et surtout le besoin d’y retourner pendant l’année ?
Il faut donc essayer de poser le problème sur la réalité quotidienne des enseignants du premier degré.
En effet, la charge de travail des enseignants ne cesse d’augmenter au fur et à mesure de la création de nouvelles tâches comme les ppap, les projets de toutes sortes, les évaluations diverses…
Nous, les enseignants, avons besoin d’outils qui puissent nous permettre de gagner du temps dans notre pratique quotidienne. Sur mon bureau, les listes d’élèves, la cantine, le plan de l’école, sont dans le 3 ème tiroir du bas. Si on me donne un bureau « virtuel », je veux y voir ce qu’il y a sur mon bureau en bois, c’est à dire un cahier journal, des fiches de préparation, des livrets d’évaluation, des documents d’étude, des fiches d’exercice, des activités de remédiation, etc
Tout cela existe déjà sur internet, mais il faut le chercher et le trouver… Ce « bureau » dont je rêve doit non seulement ranger ce que je produis. Il doit aussi me proposer ce dont j’ai besoin comme ressources au moment même où je suis en train de préparer une séance de géographie pour mes CE2. S’il me propose, en plus de la bonne carte au bon moment, les ressources d’autres collègues sur la même séance, alors je vais peut être commencer à me dire que le temps que je « perds » sur internet est contrebalancé par le temps que je gagne dans la préparation de mon travail.
Travailler avec des ordinateurs en classe implique une pédagogie de projet (tant qu’il n’y aura pas 1 ordinateur par élève ?). J’ai pratiqué cette pédagogie plusieurs années, Les avantages sont nombreux mais on oublie les inconvénients. Notre mission principale est de faire acquérir des compétences à nos élèves. La pédagogie en séances disciplinaires dispense les compétences (et les évaluations) à tous les élèves au même moment. La pédagogie de projet est infiniment plus difficile à mettre en place d’un point de vue de la gestion du travail et de son évaluation pour chaque élève. Certains enseignants y arrivent très bien mais pas tous, et en tous cas pas sans passer du temps à faire des grilles et mettre en place un certain nombre d’outils.
Cette gestion des compétences et de leur évaluation pour chaque élève doit faire partie de mon « bureau »
Dernier point concernant le « cahier de textes » vu dans les ENT. Dans ma classe, je ne donne pas le même travail à tous en fonction de leur réussite ou de leurs difficultés. Sur mon bureau de bois, j’ai plusieurs tas de fiches et de consignes que je distribue à la fin de la journée. Certains élèves vont consolider leurs acquis, d’autres vont reprendre le travail d’une autre façon. Ici aussi ce « bureau virtuel » doit ressembler à mon bureau de bois.
Les TICE au quotidien
Qui des enseignants que vous connaissez ont été consultés sur ce dont ils ont réellement besoin dans leur quotidien pédagogique ? Toutes les questions n’ont peut être pas été posées au vu de ce que l’on nous propose comme fonctionnalités dans les ENT.
1- les TICE en classe sont-elles compatibles avec…l’enseignement disciplinaire ?
2- La gestion de projets pédagogiques transdisciplinaires est-elle aidée par un logiciel de votre connaissance ?
3- Notre travail d’enseignant est de faire acquérir les compétences Socle aux élèves, si je mène une pédagogie différenciée, est-ce facile de savoir où j’en suis à chaque instant pour les acquisitions de chaque élève ?
4- Les TICE ne sont-elles utilisables que pour des opérations ponctuelles en classe ?
5- La recherche de ressources sur internet est elle mon activité principale dans la préparation de mon travail ?
6- quelles sont les activités de préparation pédagogiques qui me prennent le plus de temps ?
7- Y a t-il autre chose que « vôrd » pour préparer mes séances en classe ?
8- L’évaluation en classe prend de plus en plus de temps, quels sont les outils qui pourraient m’aider si, de plus, je fais un enseignement individualisé ?
9- Comment puis-je aider les parents le soir à la maison ?
10- quelles sont les limites de ce que je peux donner ou montrer aux parents ?
Les freins à la généralisation
Le matériel ou le logiciel ?
Il y a 5 ans, on ne parlait que de tuyaux, de débits et de matériel, depuis on ne parle que de ressources pour enseigner... et enfin je commence à entendre que le fond du débat ce sont les outils pour travailler (avec les ressources bien sûr...)
« Tout a été créé local, rien n’a été pensé global »
Il existe une multitude d’outils plus ou moins performants ou utiles pour aider les enseignants dans leur quotidien. Le problème c’est qu’ils n’ont aucune interopérabilité entre eux (par exemple l’enseignant doit saisir la liste de ses élèves sur l’outil de direction, puis sur l’outil d’évaluation, puis dur l’outil de création de documents en ligne etc…)
Un gag en cours : l’outil de gestion du B2i (brevet informatique et internet). La bonne nouvelle c’est que l’on se dirige vers un outil unique pour toute la France. La mauvaise c’est que le B2i n’est pas une discipline, les compétences que l’élève doit acquérir sont transversales et les enseignants peuvent les valider à n’importe quel moment dans n’importe quelle activité. Et les autres compétences de cycle ? pourquoi ce traitement particulier ? Il faut un outil pour gérer l’acquisition de toutes les compétences de cycle et si l’on veut extraire un diplôme de B2i, il suffira d’en extraire les compétences associées.
Les freins idéologiques
Certains pensent que les enseignants ne veulent pas ou ne voudront pas s’impliquer dans une pédagogie tenant compte des TICE. C’est oublier la quantité de sollicitation dont ils ont fait l’objet sur leurs pratiques. Il n’est pas de semaine sans qu’un texte ou une circulaire ne demande telle ou telle modification, telle évaluation, tel rapport…
Jamais on ne voit proposer aux enseignants des outils du quotidien qui feraient « EFFECTIVEMENT » gagner du temps sur les pratiques quotidiennes. Comme jamais on ne leur en a proposé, comment peut-on savoir s’ils vont les accepter ?
Décideurs ou acteurs ?
En 1998, j’ai présenté à la Direction de la Technologie du ministère de l’Education nationale, un outil qui permettait aux enseignants de préparer leur travail, d’évaluer les élèves sur les compétences traitées, et de leur proposer ainsi qu’à leur famille des outils et ressources en fonction de leurs réussites ou de leurs difficultés au jour le jour… 10 ans…
Qui, mieux que l’enseignant peut proposer un soutien efficace et individuel à ses élèves ?
Qui décide ?
C’est bien la question qui pose problème. Les TICE sont au carrefour de leur avenir. Jusqu’ici les initiatives étaient le fait de « précurseurs » ou de « financeurs » qui permettaient à des projets de voir le jour çà et là sans véritable cohérence ni communication.
qui demande ?
Les enseignants demandent depuis peu, l’Institution demande parfois, ce qui est étonnant, c’est le fait que les mairies demandent aussi… mais y a t-il eu concertation ? j’en doute.
Le démarchage d’une collectivité territoriale pour un outil de type ENT se fait auprès de la collectivité avec des arguments qui vont concerner cette collectivité. Ce qui paraît important à un maire n’est pas forcément utile à un enseignant dans l’exercice de sa pédagogie. Vendre un produit à quelqu’un au profit de quelqu’un d’autre amène souvent des incompréhensions et des erreurs d’appréciation.
Qui paye ?
Ce devrait être les communes mais peut on imaginer qu’elles sont toutes sur le même pied d’égalité sur le domaine de l’enseignement ? peut on imaginer que l’avenir des outils de nos enfants puisse être soumis aux décisions diverses de 36000 maires ?
L’avenir des tice à l’école est trop important pour le disperser et leur mise en place doit se faire depuis le ministère. Depuis 4 ou 5 ans on voit en effet les collectivités impliquées dépenser l’argent des contribuables à recréer quasiment dans chaque région les mêmes outils payés à des sociétés ou organismes différents.
Cette débauche d’énergie et d’argent doit servir à la synthèse de tous ces essais pour donner un outil unique, fiable et qui permet une réelle prise en main des tice par les enseignants, les élèves et leur famille.
La Caisse des Dépôts n’est elle pas la mieux placée pour gérer cette situation ?
Qui forme ?
C’est une grande question et la formation est l’affaire de tous. On a tendance à se décharger du problème sur les MATICE (animateurs informatiques) alors que les tice à l’école est le problème de tous. Un IEN (Inspecteur de l’Education nationale) doit inciter, aider et aussi utiliser les tice au même titre que les enseignants et au profit des enseignants. Les conseillers pédagogiques doivent traiter du volet TICE dans toutes leurs interventions quand c’est pertinent. Les CRDP doivent proposer des ateliers pratiques pour conforter la formation initiale des IUFM.
L’intégration des tice dans les pratiques doit se faire au quotidien et non pas seulement dans les discours.
Les outils nécessaires
la pédagogie comme socle :
Il serait plus qu’utile que la Degesco, qui décide des programmes de l’enseignement, nous propose les « instructions officielles » sous forme d’une base de donnée qu’elle pourrait mettre à jour si nécessaire et ou les ENT pourraient puiser les champs d’indexation ou les données nécessaires à la gestion future de millions de documents pédagogiques.
les briques « métier »
C’est des usages réels (non par des opérations de poudre aux yeux ou des préconisations descendantes) que viendra la généralisation des ENT. Cette généralisation ne se fera que si les enseignants s’approprient les outils. Or les ENT sans briques « métier » qui aident au travail pédagogique quotidien ne laisseront la place qu’à des utilisations « administratives » ou ponctuelles qui resteront loin d’une véritable intégration tice dans le quotidien.
les « fournisseurs » de contenu
Les fournisseurs de contenus qu’ils soient institutionnels ou privés doivent s’adapter aux bouleversements des tice. Ils sont prudents et on peut comprendre leur frilosité à investir sur les règles mouvantes qui dictent l’avenier des tice à l’école. Cependant n’importe quel éditeur donnera de son temps, voire de ses ressources s’il sait qu’il peut proposer au enseignants et aux familles des produits ciblés de façon très précise au fur et à mesure des apprentissages des enfants. C’est vers cette option que doivent tendre les outils qui proposent des ressources.
Cela implique une indexation rigoureuse qui tienne compte des compétences et des objectifs liés à chaque apprentissage.
la liaison école/maison
J’ai trois enfant et je demande à :
connaître ce qu’a fait mon enfant aujourd’hui
savoir si cela s’est bien passé
savoir ce que je peux faire si il n’a pas réussi une de ses activités de la journée
Le reste n’est que ponctuel même si cela peut être utile
Les ressources pédagogiques comme complément aux outils de gestion pédagogique
Qu’est-ce qu’une ressource pédagogique ?
Une ressource n’est pédagogique que par l’utilisation qui en est faite. Cela veut-il dire qu’une photo, par exemple, ne peut être dite ressource que si elle est accompagnée d’un commentaire (une indexation) sur ce pour quoi elle a été utilisée.
Qui rend une ressource « pédagogique » ?
Je pense, mais je peux me tromper, que l’élaboration de ressources pédagogiques ne peut se faire qu’en y associant l’objectif pédagogique ou la compétence qu’elle permet de traiter en classe. Un jeu de clefs à pipe est une magnifique ressource pédagogique si on l’associe à l’objectif de classer du plus petit au plus grand. pourtant j’ai trouvé cette image sur le site d’un outilleur Auvergnat qui n’a rien de pédagogique.
Comment indexer ce qui est sur le web ?
En donnant aux producteurs de ressources pédagogiques que sont les enseignants, les éditeurs ou autres des outils qui leur permettent de lier ces ressources diverses (créées ou présentes sur le web) à des intentions pédagogiques.
Comment indexer ce que l’on va déposer sur le web ?
En clair, si je traite de la préhistoire et des tumulus, je construis une séquence avec des compétences et des objectifs, j’insère des documents que j’ai créé ainsi que des liens vers le site de Stonehedge.
Ce site, déjà présent sur la toile, devient indexé pour le cycle 3, la préhistoire, et telle ou telle compétence ou objectif. Cette indexation dans un espace mutualisé permet aux autres enseignants qui traitent du même sujet à ce niveau d’enseignement, d’obtenir la proposition de ce site dans la construction de leur propre séance.
Il est vrai que les compétences et les objectifs paraissent représenter un gros travail d’intégration, mais peut on faire autrement ? peut être oui aujourd’hui, mais dans 5 ou 10 ans, quid de ces recherches par mot clef sur des milliards de ressources ?
Une fois de plus, il me faut insister sur la nécessité de doter les enseignants d’outils de travail qui leur permettent de gagner du temps au quotidien mais aussi de profiter du travail de collecte quotidien pour indexer à leur place mais sous leur contrôle.
quel contrôle ?
deux questions que l’on pose (et que l’on élude souvent) :
Les enseignants ne vont-ils pas produire des ressources pédagogiques qui vont échapper au contrôle de l’institution ?
Oui mais n’est-ce pas déjà le cas ? d’autre part, si les outils sont dotés d’espaces de commentaires sur les ressources proposées voire même de proposition de « suppression » de la part des autorités compétentes (le tout dans l’anonymat du créateur s’il le désire), alors ces ressources seront plus pertinentes par leur disponibilité que celles actuellement disséminées sur la toile.
Les enseignants ne vont plus rien faire puisque tout leur sera proposé ?
Que font certains enseignants aujourd’hui ?, ils prennent le livre du maître et le suivent plus ou moins. L’intérêt de ce genre d’outil c’est qu’ils auront la possibilité de modifier ce qui ne l’était pas sur le livre, ils auront aussi la possibilité d’évaluer en fonction des objectifs et compétences choisis. Peu à peu ils investiront la démarche et s’approprieront les concepts pédagogiques…
Pour les autres enseignants, la construction d’une séance pédagogique ne peut être que facilitée par le fait d’avoir des éléments déjà définis dans la mesure ou l’acte pédagogique est élaboré avec cohérence.
la formation, l’information
Pourquoi ne pas utiliser ces outils de construction pédagogique dans le cadre de la formation professionnelle des enseignants ? Si cette démarche d’acquisition de compétence leur permet de se situer dans leur propre formation, ils n’auront que plus de facilité à la mettre en œuvre dans leur future classe.
L’information doit faire partie intégrante de ces nouveaux outils, l’enseignant doit avoir sur son bureau « virtuel » toutes les informations de son corps de métier depuis ses collègues en passant par son inspecteur jusqu’au ministre. Il doit aussi avoir une information ciblée sur ce que propose l’institution en général dans le cadre de son travail.
Pierre